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Des enfants en élite un jour, des sportifs pour toujours?

L’invitéVincent Gremeaux estime discutable d’inculquer trop tôt la notion de performance.

https://www.24heures.ch/signatures/reflexions/enfants-elite-jour-sportifs-toujours/story/12403278

 H-10 minutes; dans leur zone protégée, les athlètes s’échauffent sous les yeux de leurs fans, puis se placent dans le sas de départ des élites. Êtes-vous prêts pour voir les coureurs du Marathon de Londres en découdre? Eh bien non, vous êtes simplement au départ de la course des enfants de 4 km, préambule aux 20 km de Lausanne, catégorie 11-12 ans. Curieux? Oui, et discutable tant en termes de santé publique que de promotion de la performance.Sans viser spécifiquement cette belle organisation réunissant plus de 20 000 coureurs sur un week-end, que penser de ce privilège accordé à quelques jeunes coureurs, au vu de leur classement des années précédentes ou sur d’autres courses, lors de nombreuses compétitions «populaires» d’envergure?

Alors qu’on s’évertue à faire la promotion de l’activité physique et sportive comme vecteur de prévention sanitaire et d’intégration, cela pourrait décourager les enfants venus courir pour le plaisir et la satisfaction d’avoir accompli cette distance. Ceux qui se sont sentis mis à l’écart reviendront-ils l’année prochaine?

 

«Faire leurs armes sur des distances en ligne avec leur développement»

 

Sur ce point, on serait bien inspiré de prendre exemple sur certains pays nordiques, comme la Norvège, où le sport fait partie intégrante du style de vie. Les enfants participent à toutes sortes d’épreuves, sans classement jusqu’à 12 ans. Ils peuvent choisir la catégorie dans laquelle ils concourent, ce qui leur laisse la possibilité de faire leurs armes sur des distances en ligne avec leur développement physiologique, éminemment variable entre 10 et 15 ans. La Norvège et la Suède sont ainsi parmi les seuls pays dont le temps d’activité sportive chez les enfants de 11 ans a augmenté entre 1986 et 2014, alors qu’ailleurs il diminue, avec des conséquences inquiétantes: en France, les collégiens courent désormais 600 mètres en quatre minutes, contre trois en 1971…

Cette culture du mouvement et de la diversification permet aussi de développer des aptitudes très complètes; certains jeunes de 15 à 18 ans appartiennent même à deux équipes nationales, puis se spécialisent avec de probants résultats, à l’image de Henrik Ingebrigtsen, multimédaillé européen en athlétisme.

C’est là que se situe le deuxième point de discussion: l’ensemble des travaux scientifiques sur la détection des futurs talents sportifs s’accordent sur le fait qu’il est très difficile de cerner à 12 ans le champion de demain. Pire, lorsqu’on s’intéresse à l’évolution des performances, on voit clairement que parmi les jeunes qui constituent le top 10 national d’une discipline à 14 ou 15 ans, très peu, voire aucun, y figurent encore à 17-18 ans.

Même si je le leur souhaite de tout cœur, les jeunes privilégiés des zones protégées actuelles ne seront probablement pas sur les podiums dans dix ans… en espérant que tous, sas élite ou non, auront persévéré et que certains perceront en course à pied, dans d’autres sports, ou seront simplement d’heureux étudiants joggant au bord du lac… (24 heures)

Le sport est bon pour la santé, c’est prouvé !

Dépression, cancer, maladies cardiovasculaires, diabète… une expertise collective conclut au pouvoir curatif et préventif de l’exercice physique dans le cadre des maladies chroniques. À condition de mettre en place des programmes adaptés  ! Décryptage dans cet article du numéro 6 des Carnets de science qui vient de sortir en librairie.

(Cet article est à retrouver dans le dossier consacré au sport du numéro 6 de notre revue Carnets de science)

Il faut prescrire et intégrer l’activité physique dans le parcours de soins de tous les patients qui présentent une pathologie chronique. Telle est la conclusion sans équivoque rendue en février par l’expertise collective de l’Inserm incluant plusieurs laboratoires du CNRS. Les maladies chroniques, non transmissibles, touchent actuellement une personne sur quatre et le chiffre grimpe à trois sur quatre après 65 ans. « L’intérêt de l’exercice physique est majeur d’un point de vue médical, sociétal et économique. On doit substituer une partie de la médecine curative par de la médecine préventive »,affirme ainsi Cédric Moro, chercheur à l’Institut des maladies métaboliques et cardiovasculaires (I2MC) et spécialiste des maladies métaboliques.

L’intérêt de l’exercice physique est majeur d’un point de vue médical, sociétal et économique. On doit substituer une partie de la médecine curative par de la médecine préventive.

« Désormais, l’enjeu est de sensibiliser les professionnels de santé et les patients sur la mise en place de programmes d’activité physique adaptée », ajoute François Carré, cardiologue du sport au CHU de Rennes et chercheur au sein de la structure de recherche Biosit : biologie, santé, innovation technologique. Car marcher, courir ou jardiner active des mécanismes métaboliques, autrement dit des réactions biologiques, se déroulant dans notre corps, que les experts décryptent parfois jusque dans nos cellules.

Mais l’inactivité, le manque de motivation, la fatigue et la peur de bouger entraînent un déconditionnement physique exacerbé chez les malades chroniques, plus sédentaires que la moyenne. Sortir de ce cercle vicieux nécessite un reconditionnement à travers des exercices adaptés d’endurance d’une part et de renforcement musculaire d’autre part. L’endurance est en effet bénéfique d’un point de vue énergétique, elle est par exemple adaptée pour le patient diabétique et dans le cadre de certaines maladies cardiovasculaires. Le renforcement musculaire, lui, sert à prévenir la perte de muscle, fréquente chez les malades du cancer par exemple. En jouant sur ces deux composantes, les médecins peuvent prescrire d’efficaces programmes personnalisés.

Booster la rémission du cancer

Le cancer, première cause de mortalité devant les maladies cardiovasculaires, fait bien entendu partie des maladies analysées dans l’étude. Le nombre de cas a doublé au cours des trente dernières années. Et si une personne sur deux est guérie, plus de 50 % présentent des séquelles, notamment une fatigue invalidante cinq ans après la guérison. Or, la combinaison d’un programme progressif d’endurance avec un renforcement musculaire permet de contrer ces effets (notamment la fatigue) à condition que l’effort soit modéré pendant les traitements. « Plus tôt le patient commence l’activité physique après son diagnostic, mieux il arrive à contrer les effets secondaires », témoigne Béatrice Fervers, oncologue au Centre Léon-Bérard et chercheuse au Centre de recherche en cancérologie de Lyon.

Plus tôt le patient commence l’activité physique après son diagnostic, mieux il arrive à contrer les effets secondaires.

Par exemple, bouger modifie la composition corporelle (diminution de l’adiposité viscérale et maintien, voire amélioration de la masse musculaire) ainsi que la force musculaire. Les conséquences possibles de la pratique régulière de l’activité physique sur les mécanismes impliqués dans la prolifération tumorale s’expliquent : les effets les mieux documentés concernent le cancer du sein et relèvent de la régulation glycémique, de l’augmentation de la sensibilité à l’insuline, d’un effet anti-inflammatoire et d’une régulation hormonale.

Selon les chercheurs, l’activité physique va très probablement jusqu’à réduire les risques de récidives et de mortalité liés aux cancers du sein et du côlon. Alors qu’en est-il de la mise en place de programmes adaptés en France ? « Un cap a été passé dans les grands centres de soins mais il y a encore beaucoup de chemin à faire entre le fait de dire aux patients de bouger et leur proposer un accompagnement et une prise en charge pour intégrer l’activité physique de façon pérenne dans leur mode de vie », déplore l’oncologue.

 

Des centaines de personnes ont participé à cette séance de yoga sous la tour Eiffel en juin 2015.
 T. Samson/AFP

Du côté des maladies cardiaques, les facteurs de risques sont bien connus : tabac, stress, hyper-tension et… inactivité. Après un infarctus, limiter les risques de récidive signifie changer les habitudes du patient. « Cela passe par une réadaptation physique et nous n’en sommes plus à nous demander quelle activité recommander, mais surtout à quelle intensité ? », résume François Carré. Ainsi, l’entraînement fractionné, alternant pics à haute intensité et phases de repos, s’est avéré le plus efficace en réadaptation post-infarctus.

Cela passe par une réadaptation physique et nous n’en sommes plus à nous demander quelle activité recommander, mais surtout à quelle intensité ?

On sait aussi qu’en dessous d’un seuil de VO2 max, soit la quantité maximale d’oxygène que le corps consomme lors d’un effort intense, un insuffisant cardiaque doit être transplanté. « Avec l’activité, on améliore sa capacité physique et on peut l’extraire de la zone rouge qui se situe au-dessus de 5 METs (équivalents à la capacité de marcher à 4-5 km/h pendant quelques minutes, NDLR) », rapporte Thibaut Guiraud, chercheur en physiologie à l’I2MC. Sachant par ailleurs que l’activité physique présente un intérêt pour les insuffisants cardiaques. Mais, « après un infarctus, seuls 30 % des patients sont envoyés en centre de réadaptation, parmi lesquels 30 % poursuivent l’activité physique un an après », déplore le chercheur.

Jeu, set et match contre la dépression

Autre recommandation tirée de l’expertise : à raison de trois séances supervisées de trente minutes minimum par semaine, de préférence en groupe pour des effets de soutien social, l’activité physique est à prescrire en première intention avant tout traitement médicamenteux contre les dépressions légères à modérées. La raison en est simple : les chercheurs rapportent des effets tout simplement équivalents entre les antidépresseurs et l’activité physique sur cette pathologie. Une observation cohérente avec le fait que l’activité physique stimule la production d’endorphines et favorise l’activation du circuit de la récompense. « Il y a visiblement des effets sur le système limbique (le siège des émotions, NDLR) qui font diminuer le stress sur l’axe corticotrope (axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien), justement hyperactif chez le patient dépressif », explique Cédric Moro. Mais ce cocktail de molécules produites au niveau du cerveau implique des mécanismes méconnus et encore peu étudiés par la recherche.

Le renforcement musculaire, en faisant du gainage par exemple, permet de prévenir la perte de muscle, fréquente chez les malades du cancer.

 

Chez un patient obèse, le muscle comporte un peu de graisse. Faire de l’exercice la fait fondre et l’insuline devient alors plus efficace pour alimenter le muscle en sucre. Cela limite notamment l’apparition du diabète de type 2.

Le fonctionnement des muscles fait aussi l’objet de toutes les attentions. Car le muscle peut produire certaines hormones, les myokines, ayant des effets métaboliques à distance sur plusieurs organes. « Chez un patient obèse, le muscle comporte un peu de graisse. Faire de l’exercice la fait fondre et l’insuline devient alors plus efficace pour alimenter le muscle en sucre. Cela limite notamment l’apparition du diabète de type 2 », décrit Cédric Moro dont l’équipe a notamment identifié une hormone (GDF15) qui influence l’utilisation des graisses par notre corps dans le cadre du diabète.

Autre exemple abordé dans l’expertise : certaines myokines, comme l’inter-leukine 6, stimulent la production d’interleukine 10, connue pour ses vertus anti-inflammatoires. L’inflammation étant un facteur impliqué dans de nombreuses maladies chroniques, la production de cette hormone par le muscle peut engendrer un effet anti-inflammatoire et une réduction des douleurs dans le cadre des maladies ostéo-articulaires et du cancer.

Lutter contre le vieillissement

Et si l’activité physique pouvait aussi contrer certains effets cognitifs du vieillissement ? L’équipe de Fabien Pifferi, chercheur au laboratoire Mécanismes adaptatifs et évolution, a étudié les effets de la restriction calorique sur la durée de vie de certains primates, les microcèbes.

Bien que la conjoncture ne soit pas en faveur des dépenses de santé supplémentaires, un engagement organisationnel et économique est nécessaire pour intégrer efficacement l’activité physique dans la prévention et la prise en charge des maladies chroniques.

Ils ont observé une augmentation de la longévité de ces animaux, mais ceux-ci présentaient également une atrophie cérébrale plus importante que la normale… « Or, on sait que l’activité physique permet de réduire cette atrophie cérébrale. Nous venons donc de débuter une nouvelle expérience, dans le cadre de la thèse de Julie Royo : cette fois, la restriction calorique est moindre mais elle est complétée par une dépense énergétique sous forme d’exercice », informe Fabien Pifferi. Par exemple, au lieu de leur enlever 200 calories de nourriture, on ne les restreint que de 100 calories et ils pratiquent un exercice qui correspond aux 100 autres. Objectif de cette nouvelle étude : identifier si l’activité physique empêche les désordres métaboliques qui impactent les fonctions cognitives avec l’âge, et notamment la neurogenèse, notre capacité à remplacer des neurones manquants.

En attendant les prochains résultats, intégrer l’activité physique au quotidien des patients, ou même dans un cadre préventif, fait déjà figure d’enjeu sociétal. Dans la continuité de la loi de 2016 incitant les médecins à prescrire de l’exercice pour traiter les affections de longue durée, cette expertise collective espère marquer un tournant. « La situation est favorable car le message est le même pour toutes les pathologies chroniques. Bien que la conjoncture ne soit pas en faveur des dépenses de santé supplémentaires, un engagement organisationnel et économique est nécessaire pour intégrer efficacement l’activité physique dans la prévention et la prise en charge des maladies chroniques », conclut BéatriceFervers. ♦

Ce que l’on sait de la douleur

21.02.2019, par Laure Cailloce https://lejournal.cnrs.fr/articles/ce-que-lon-sait-de-la-douleur?utm_term=Autofeed&utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR1oSZO9DceYjxioI9Jv-YSbBjp_XgP8FHEXwRE2iVbTSXELMnUxilOyr7A#Echobox=1557291839

 Fisting out the Ball, a mounted postcard (colour litho), English School / National Football Museum, Manchester, UK / Bridgeman Images
Prendre un coup ou se blesser n’est pas douloureux en soi. C’est l’interprétation qu’en fait notre cerveau qui l’est. Aujourd’hui, on en sait plus sur les circuits de la douleur, mais aussi sur sa composante émotionnelle, clef dans la compréhension du phénomène.

Qu’est-ce que la douleur, à quoi sert-elle et comment la faire taire ? C’est à cette question bien plus complexe qu’il n’y paraît que tentent de répondre les biologistes et les neuroscientifiques, armés des dernières techniques d’exploration : IRM ou magnétoencéphalographie pour voir fonctionner le cerveau, études électrophysiologiques pour suivre la propagation du signal électrique dans le système nerveux… « Les progrès limités faits dans les traitements contre la douleur nous ont conduits à revoir nos approches expérimentales et à aller beaucoup plus loin dans nos connaissances du phénomène », constate Michel Barrot, chercheur en neurosciences à l’Institut des sciences cellulaires intégratives (INCI).

Une expérience sensorielle ET émotionnelle

La définition de la douleur elle-même a été profondément révisée. Pour l’International association for the study of pain, qui regroupe tous les médecins et chercheurs spécialistes de la douleur, la douleur est décrite comme une « expérience sensorielle ET émotionnelle désagréable en lien avec une lésion tissulaire réelle ou potentielle. » L’organisme, via les fibres qui innervent la totalité de la peau et des organes, envoie un signal électrique au cerveau pour le prévenir qu’une lésion (coupure, brûlure, choc) vient d’avoir lieu ou est imminente. C’est un véritable système d’alarme qui préserve notre intégrité corporelle. « Les gens insensibles à la douleur – c’est une véritable pathologie génétique -, ont une vie courte : sans douleur, on se blesse, on se mutile… » rappelle Jean-Philippe Pin, neuropharmacologiste à l’Institut de génomique fonctionnelle2.

La nouveauté, dans cette approche de la douleur, c’est la composante émotionnelle, longtemps sous-estimée par les scientifiques. « Quand on se coupe le doigt, il n’y a pas de douleur au bout du doigt. L’information électrique remonte jusqu’au cerveau, et c’est le cortex qui interprète ce signal comme étant douloureux, explique Michel Barrot, qui précise : si on n’est pas dans une expérience émotionnellement désagréable, on ne parle pas de douleur mais de nociception »

 

Véritables système d’alarme, une quarantaine de récepteurs spécialisés se logent dans nos tissus et nos organes. Certains sont sensibles à la pression mécanique exercée, au chaud, au froid…
 Cyril FRESILLON/CNRS Photothèque

 

Grâce aux recherches menées ces dernières décennies, on connaît bien désormais les circuits de la douleur, c’est-à-dire l’ensemble des mécanismes neuronaux qui capturent et transmettent les stimuli reçus par notre peau et nos organes. A ce jour, on a dénombré une quarantaine de récepteurs et de voies spécialisées : certains sont sensibles au chaud – il en existe qui sont spécifiquement sensibles aux températures supérieures à 47°C -, d’autres au froid, d’autres sont sensibles à la pression mécanique exercée…, d’autres sont plus généralistes et exercent une veille sur le « bruit de fond » du corps. « Dans la vie réelle, lorsque vous mettez la main sur une plaque électrique, plusieurs récepteurs et voies se déclenchent en même temps, ceux qui sont actifs à plus de 40°C, ceux qui se déclenchent à 47°C, ceux qui sont sensibles à la pression exercée lorsque vous avez appuyé la main… », précise Luis Garcia-Larrea, neurophysiologiste à l’hôpital neurologique de Lyon.

Le signal électrique produit au niveau des récepteurs remonte tout d’abord jusqu’à la moelle épinière, où il est analysé. A ce stade, la moelle épinière peut déclencher une réaction réflexe et provoquer le retrait de la main avant même qu’il y ait une sensation de douleur. On parle alors d’arc réflexe. Deuxième possibilité : le message est encodé par la moelle épinière, qui le transmet au cerveau pour interprétation. « Grâce à l’imagerie cérébrale, on sait aujourd’hui que le message atteint à la fois les zones du cerveau spécifiquement dédiées aux informations sensorielles, et des zones non spécifiques de la douleur que sont les zones de l’attention, les zones de l’émotion responsables de la déplaisance, ou les zones de la mémoire qui cherchent si l’on a déjà été confronté à une douleur identique, explique Luis Garcia-Larrea. Ce sont ces dernières régions qui font accéder le stimulus à notre conscience et en font une véritable expérience. »

Une cartographie cérébrale de la douleur

On dispose aujourd’hui d’une véritable cartographie cérébrale de la douleur : « quand on regarde les régions cérébrales actives lors d’un stimulus douloureux, on regarde une « matrice douloureuse » qui comporte environ une quinzaine de régions dans le cerveau, sans que l’on sache encore bien dans quel ordre ces dernières s’allument », détaille Luis Garcia-Larrea. Pour la partie émotionnelle, deux zones corticales sont particulièrement importantes, le cortex cingulaire antérieur et le cortex insulaire antérieur, sans oublier l’amygdale située dans la zone sous-corticale. Une chose est sûre, cependant : si dans le cerveau, les circuits empruntés par le signal douloureux sont séparés, l’expérience ressentie au final par l’individu est bien globale.

 

Lors d’un stimulus douloureux, une quinzaine de régions s’activent dans le cerveau : des zones spécifiquement dédiées aux informations sensorielles, mais aussi les zones de l’attention, de l’émotion ou de la mémoire.
 I. FAILLENOT/CRNL/CNRS

L’imagerie cérébrale ne permet en revanche ni de diagnostiquer la douleur chez un patient, ni de la quantifier. « La douleur est une expérience éminemment subjective, et un même stimulus va être ressenti différemment chez une personne ou l’autre, sans que l’on sache bien si la différence se joue au niveau des circuits de la nociception qui véhiculent le message sensoriel, ou au niveau du cortex cérébral lui-même », indique Michel Barrot. Le seul moyen d’évaluer la douleur à ce jour, c’est de demander au patient de la noter sur une échelle subjective (généralement de 0 à 10), une pratique de plus en plus répandue dans le milieu médical qui n’a pas toujours bien pris en compte la souffrance des patients.

Un bon exemple de contrôle par le cerveau est celui de la proie blessée qui s’enfuit pour échapper à son prédateur. Elle n’a pas conscience de la douleur le temps de la fuite, car l’information est pour ainsi dire bloquée par le cerveau qui a alors une seule priorité, la survie de l’animal.

Mais les informations sensorielles ne se contentent pas de remonter de la périphérie vers le cerveau. On sait aujourd’hui que le cerveau lui-même est capable de moduler la façon dont la moelle épinière traite et encode l’information: c’est le contrôle descendant de la douleur. « Un bon exemple de contrôle descendant est celui de la proie blessée qui s’enfuit pour échapper à son prédateur, explique Michel Barrot. Elle n’a pas conscience de la douleur le temps de la fuite, car l’information est pour ainsi dire bloquée par le cerveau qui a alors une seule priorité, la survie de l’animal. Mais dès que le danger immédiat est écarté, la douleur réapparaît. » Le même mécanisme de priorisation s’applique dans le cas de douleurs simultanées, par exemple lorsque l’on a mal au dos et que l’on se blesse la main avec un couteau de cuisine : la deuxième douleur supplante momentanément la première.

Ce contrôle descendant de la douleur s’exerce généralement sous forme électrique, la plus rapide, mais peut aussi emprunter des voies hormonales. Des chercheurs de l’INCI viennent de montrer comment l’ocytocine – l’hormone de l’attachement, aussi responsable des contractions lors de l’accouchement et de l’éjection du lait maternel – parvient à atténuer une sensation douloureuse en agissant à la fois sur les neurones périphériques qui envoient le message au cerveau, et sur la moelle épinière où le signal est codé en intensité. Les chercheurs ont précisément identifié trente neurones situés dans l’hypothalamus, qui coordonnent la libération d’ocytocine dans le sang et la moelle épinière. « L’ocytocine n’est malheureusement pas utilisable en thérapeutique, car elle joue de nombreux autres rôles dans l’organisme, précise Michel Barrot. On sait néanmoins que des médecins qui en ont délivré en péridurale ont réussi à atténuer la douleur d’un patient. »

 

Le cerveau peut moduler la façon dont la moelle épinière traite l’information douloureuse. Soit via un signal électrique, soit via des hormones comme l’ocytocine, dont la libération est coordonnée par trente neurones situés dans l’hypothalamus (notre image).
 Alexander CHARLET / Valery GRINEVICH / INCI / DKFZ / CNRS Photothèque

 

Si les circuits de la douleur aigüe ont de moins en moins de secrets pour les chercheurs, il n’en est pas de même pour la douleur chronique ou pathologique : la douleur qui n’est pas provoquée par une lésion des tissus, ou qui dure bien après que les lésions tissulaires ont disparu. Il s’agit des neuropathies liées à une lésion du système nerveux lui-même – c’est le cas des douleurs fantômes qui hantent près de 15% des personnes amputées d’un membre, ou encore des neuropathies diabétiques ; des douleurs du côlon irritable ; ou encore des fibromyalgies, ces douleurs musculo-squelettiques généralisées qui touchent principalement les femmes.

Les défis de la douleur chronique

Difficiles à cerner, les mécanismes de la douleur chronique focalisent désormais toute l’attention des chercheurs. « La douleur chronique a une communauté de voies avec la douleur aigue, toutefois on remarque une plus forte mobilisation émotionnelle dans la première », avance Luis Garcia-Larrea. Son rôle même continue d’interroger les scientifiques : à quoi sert-elle, sachant qu’il n’est plus question ici de protéger son organisme contre un danger immédiat ? Sa prise en charge, enfin, reste encore insatisfaisante.

« Certains anti-dépresseurs, mais aussi des anti-épileptiques, sont utilisés depuis les années 1960 et réussissent à soulager 30 à 50% des patients qui souffrent d’une douleur neuropathique », note Michel Barrot. Longtemps mystérieuse, leur action commence à être mieux comprise, notamment grâce aux travaux menés au sein de son laboratoire. « Bien qu’elles soient classées comme anti-dépresseurs, ces molécules – comme la duloxétine ou l’amitriptyline – n’agissent pas que sur le système nerveux central, explique le chercheur. Elles influent également sur les contrôles descendants de la douleur et sur les mécanismes de neuroinflammation qui accompagnent les lésions nerveuses. »

 

Aux Etats-Unis, la crise des opioïdes a fait 74.000 morts en 2017. De plus en plus utilisées pour traiter les douleurs chroniques, les molécules comme la morphine, la codéine, le tramadol…, provoquent une forte accoutumance et des décès par surdosage.

Depuis la fin des années 2000, les médicaments opioïdes jusqu’alors réservés aux douleurs aigües très fortes et aux soins palliatifs, sont de plus en plus prescrits pour la prise en charge des douloureux chroniques. Mais ils ne sont pas sans danger : les molécules comme la morphine, la codéine, le tramadol…, voient leur efficacité diminuer au fil du temps (d’où la tentation d’augmenter les doses), provoquent une forte accoutumance et des effets secondaires tels que nausées, constipation et détresse respiratoire pouvant entraîner la mort. Aux Etats-Unis, où ils sont très prescrits, ces médicaments auraient provoqué 74.000 décès par surdose pour la seule année 2017.

Des alternatives aux opioïdes ?

L’une des piste à l’étude aujourd’hui pour répondre à cette véritable crise des opiacés pourrait être l’utilisation d’« opiacés biaisés ». Une molécule mimant la morphine, mais sans provoquer ses effets négatifs, est ainsi à l’étude aux Etats-Unis. « La morphine est comme une clef qui active deux voies différentes dans la cellule, la voie A anti-douleur et la voie B, à l’origine de l’accoutumance et des effets respiratoires, explique Jean-Philippe Pin. L’idée, c’est de créer une molécule qui ressemble à la morphine, mais à laquelle manque le bout de clef qui active les effets d’accoutumance. »

Les nanomédicaments pourraient également offrir une alternative à la morphine, comme vient de le montrer une équipe de chercheurs français de l’Institut Galien Paris-sud. En liant un peptide (la leu-enképhaline, habituellement dégradée en quelques minutes dans l’organisme) à un lipide naturel (le squalène), ces scientifiques ont réussi à créer des nanoparticules actives jusqu’à 48 heures, capables de cibler les récepteurs des opiacés et de faire disparaître une douleur liée à une inflammation prolongée chez le rat. Avantage de ce traitement, s’il venait à prouver son efficacité chez l’homme : « contrairement à la morphine, ces nanoparticules sont trop grosses pour passer la barrière hémato-encéphalique et ne pénètrent donc pas le système nerveux central, indique Patrick Couvreur, qui cosigne l’étude. On évite ainsi les phénomènes d’addiction et la détresse respiratoire.»

Les progrès limités faits dans les traitements contre la douleur nous ont conduits à revoir nos approches expérimentales et à aller beaucoup plus loin dans nos connaissances du phénomène.

« Dans le cas de douleurs neuropathiques comme les douleurs des neuropathies diabétiques, des traumatismes des nerfs ou même de membres fantômes, on peut également utiliser des anesthésiques locaux comme la lidocaïne qu’on applique en pâte sur la zone douloureuse », précise Luis Garcia-Larrea. Des préparations à base de capsaïcine, la molécule active du piment, montrent aussi une certaine efficacité. « La douleur du patient paraplégique ou amputé qui dit avoir mal aux jambes provient en réalité du fait que le système nerveux essaie de régénérer les fibres sectionnées sans y arriver, ce qui aboutit à surexciter tout le système, précise le médecin. Or les scientifiques ont découvert que TRVP1, un récepteur périphérique sensible à la chaleur, répondait très bien à la capsaïcine à des concentrations très fortes. » Objectif : surexciter ces récepteurs au point de les inactiver, et offrir un répit de quelques semaines au patient qui souffre.

A l’Institut de génomique fonctionnelle, le chercheur Cyril Goudet se focalise lui sur l’amygdale, cette structure du cerveau qui joue un rôle important dans les réponses au stress et à la douleur. Il a montré chez la souris souffrant de douleur neuropathique – en l’occurrence, une inflammation durable de la patte -, qu’on pouvait supprimer la douleur en agissant sur des récepteurs sensibles au glutamate situés au niveau de l’amygdale. « Le problème des études sur la douleur avec des modèles comme le rat ou la souris, c’est qu’on ne peut pas reproduire les mêmes protocoles chez l’homme pour vérifier nos hypothèses. Par le passé déjà, des traitements efficaces chez la souris se sont révélés sans effet chez l’homme », tempère Jean-Philippe Pin, qui explore également chez la souris  la piste des médicaments contrôlés par la lumière : des molécules délivrées au cœur du cerveau qui pourraient être activées par des micro-leds implantées dans le cortex et activées par réseau wifi…

 

Utilisée ici au CHU de Nantes, la stimulation magnétique transcranienne permet de modifier l’activité électrique de zones précises du cerveau. Elle soulage environ la moitié des douloureux chroniques.
 AMELIE-BENOIST / BSIP

Face aux limites actuelles de la pharmacologie, d’autres pistes se développent pour atténuer le ressenti des douloureux chroniques. C’est le cas de la neuromodulation, qui consiste à modifier l’activité électrique à des endroits précis du système nerveux - soit dans la moelle épinière, soit directement dans le cortex cérébral – et qui soulage environ la moitié des patients douloureux. « On sait aujourd’hui qu’il n’y a pas un, mais plusieurs centres de la douleur dans le cerveau, explique Luis Garcia-Larrea. L’objectif est de modifier l’activité électrique de trois ou quatre régions du cortex qui provoquent la déplaisance .» Soit en y implantant des électrodes – c’est la stimulation neurochirurgicale à effet direct, ou TCDS. Soit au moyen d’une bobine électromagnétique qui stimule l’intérieur du cerveau – c’est la stimulation magnétique transcranienne répétitive, ou RTMS. « Si elle est moins invasive que la stimulation par électrodes, cette dernière est aussi moins puissante car on est plus loin des centres visés », précise Luis Garcia-Larrea.

La piste de l’hypnose et de la méditation

D’autres méthodes moins orthodoxes sont également explorées, qui jouent directement sur le vécu de la douleur : c’est le cas de la méditation et de l’hypnose, aujourd’hui prises très au sérieux par les scientifiques. « L’idée n’est pas de supprimer la cause, mais le ressenti, en jouant sur deux régions particulièrement importantes du cortex, activées lors d’une expérience douloureuse : l’insula et le cortex cingulaire antérieur, explique Rémy Schlichter, professeur de neurosciences à l’université de Strasbourg. Ces régions aident en effet le système nerveux central à décider si un stimulus est important ou pas. »Tout l’objectif des pratiques comme l’hypnose ou la méditation est de brouiller le système pour empêcher qu’une information potentiellement douloureuse arrive à notre conscience.

 

Avec l’hypnose, l’idée n’est pas de supprimer la cause de la douleur, mais le ressenti. On joue sur deux régions importantes du cortex, qui aident le système nerveux central à décider si un stimulus est douloureux ou pas.

« Le cerveau ne peut traiter qu’un nombre limité d’informations en parallèle, environ 6 ou 7, précise Rémy Schlichter. La méditation de pleine conscience, en focalisant l’attention sur la respiration, ou telle ou telle partie du corps, modifie l’état cognitif du cerveau. Tout occupé à traiter ces nouvelles informations, il se retrouve incapable d’en traiter d’autres. »L’hypnose suit une autre logique : il s’agit ici de dissocier l’aspect sensoriel (les circuits de la nociception) du ressenti émotionnel, et de réassocier un autre contexte au stimulus, afin d’en changer l’interprétation.

« L’hypnose était considérée comme du charlatanisme jusqu’à récemment par de nombreux médecins, rappelle le scientifique, mais elle a été sauvée par les progrès de l’imagerie médicale. » De plus en plus employée dans la prise en charge des douleurs chroniques, l’hypnose s’invite également au bloc opératoire, où elle peut dans certains cas et chez des personnes particulièrement réceptives aux suggestions hypnotiques, remplacer l’anesthésie générale. C’est le cas, notamment, d’une opération de la thyroïde réalisée à l’hôpital Henri Mondor de Créteil sous hypnose avec une simple anesthésie locale : la patiente, une chanteuse professionnelle, a pu chanter pendant l’opération et ainsi éviter que les cordes vocales ne soient touchées durant l’intervention. Pour autant, les mécanismes physiologiques de l’hypnose sont encore à préciser. « Les régions que l’on voit s’activer ou se désactiver dans le cerveau lors d’une séance d’hypnose ne sont pour la plupart pas spécifiques à l’hypnose », indique Rémy Schlichter, ce qui complique l’étude du phénomène.

Si les pistes d’étude sont nombreuses, la douleur est loin d’avoir livré tous ses secrets.

Idées reçues sur le mal de dos : comment s’en détacher ?

Par l’Ordre des Masseurs-Kinésithérapeutes http://www.ordremk.fr/actualites/patients/idees-recues-sur-le-mal-de-dos-comment-sen-detacher/

Il n’est pas un jour sans que les médias grand public ne véhiculent des idées reçues sur le mal de dos. Des informations délétères qui nuisent à la prise en charge du patient et entretiennent la kinésiophobie, c’est à dire la peur de la douleur  liée aux mouvements constituant ainsi une entrave à la rééducation qui prolonge l’invalidité et la douleur.

Quand on sait que tout le monde souffrira un jour du dos – à des degrés de douleur et de gravité variables, il importe de mieux comprendre le mal de dos et de lutter contre ces idées reçues.

Le mal de dos, toute une histoire !

Il s’agit d’abord de bien comprendre la lombalgie… ou plutôt les lombalgies. En effet, il n’existe pas un seul et unique mal de dos et de modes de prévention et de traitement uniformes. La multi-causalité des douleurs, leur intensité, leur durée ainsi que des facteurs psychosociaux inhérents au patient doivent être pris en compte. Ainsi, une douleur aiguë ne s’explique ni se traite comme une douleur chronique. Une cause mécanique et une cause inflammatoire ne se prennent pas en charge de la même façon, etc…

Si les causes des lombalgies sont multiples, toutes les explications communément véhiculées ne sont pas justes. Ainsi, la notion de “vertèbre déplacée” est erronée. Malgré le ressenti d’avoir “quelque chose de travers”, la vertèbre est bien à sa place et les douleurs peuvent le plus souvent trouver une explication mécanique – un manque de mobilité vertébrale,  ou musculaire – une contracture.

De même, le fait d’avoir “une jambe plus longue que l’autre” ne saurait être un facteur explicatif : personne n’est exactement symétrique !

On attribue souvent les douleurs lombaires au fait que les humains sont des animaux bipèdes et que leur colonne vertébrale ne s’est pas adaptée au cours de l’évolution à cette bipédie. Or la courbure de notre dos ne constitue pas un facteur de risque. La cambrure naturelle du dos serait plutôt protectrice et le terme de “lordose” ne doit pas effrayer !

Enfin, l’imagerie (radio, scanner, IRM) ne saurait à elle seule expliquer la gêne, le manque de mobilité ou les douleurs ressenties. Ainsi, on sait, par exemple en matière d’arthrose, que qu’il n’y a pas de corrélation entre l’état radiographique et la gêne éprouvée ou encore que l’on peut éprouver des symptômes de sciatalgie ou de cruralgie quand bien même l’IRM sera normale et n’objective pas de hernie discale.

En outre, même si cela est toujours plus confortable de trouver un coupable à ses douleurs, les actes d’imagerie menés en l’absence de signes d’alerte auraient tendance à augmenter le catastrophisme et la kinésiophobie chez les patients désormais convaincus, à tort, que leur dos est fragile, qu’il faut le ménager en évitant le mouvement et qu’ils ne récupéreront jamais intégralement leurs facultés…

La bonne posture… c’est la prochaine

Une certaine importance est souvent donnée à la correction de gestes, postures, et positions indolores de la vie quotidienne. Or, ces conseils ne reposent sur aucun fondement scientifique. Les messages ainsi délivrés vont même fondamentalement à l’encontre des soins qui se veulent actifs, physiques, et rassurants.

Comment pourrait-on d’un côté expliquer au patient qu’il doit s’étirer et se muscler car bouger va être bénéfique pour son dos, mais de l’autre que sa colonne lombaire doit rester alignée lorsqu’il effectue un mouvement aussi simple que de se relever de son lit ?

Interdire formellement et définitivement un mouvement ou certains types d’exercices est problématique. Si certaines contraintes méritent, en phase aigüe, d’être temporairement évitées, minorées, ou adaptées, elles doivent surtout  être ensuite réintroduites progressivement. C’est l’essence même de la rééducation, qui repose sur différents mécanismes d’adaptation du corps, aussi bien mécaniques que neurologiques.

Le fait d’adopter des techniques « ergonomiques » pour porter des charges lourdes, et même des dispositifs d’assistance, ne prévient pas les douleurs lombaires.

On comprend bien, alors que la meilleure prévention et que le meilleur traitement, c’est le mouvement quand bien même il ne serait pas complètement “juste”… Le fait de rester statique, de conserver de manière prolongée une position et d’entretenir la sédentarité est, en effet, bien plus néfaste.

La seule posture à éviter est celle que l’on adopte de manière stéréotypée lorsque l’on a mal au dos : celle légèrement courbé vers l’avant (déjettement antérieur) qui plutôt que de soulager la douleur risque de l’entretenir. Il conviendrait alors de se redresser afin de retrouver davantage d’amplitude et de renouer avec le mouvement naturel.

Il n’y a pas de sport interdit

On l’a dit : l’important en matière de prévention mais aussi de rééducation est de demeurer aussi actif que possible et de bouger régulièrement. En ce sens, et même si, en tout logique, la reprise se fera de manière progressive, il n’y a pas de sport interdit, ni de sport meilleur qu’un autre.

De manière contre-intuitive, le running pourrait même avoir un effet protecteur sur les disques intervertébraux. La natation et le yoga sont bénéfiques mais… comme tous les autres sports ! Le kinésithérapeute est tout à fait à même d’accompagner le patient dans sa reprise d’une activité physique qu’elle soit déjà pratiquée ou que le patient soit débutant.

La meilleure stratégie à adopter est de choisir un sport plaisir que l’on pratique de manière régulière et raisonnable. En effet, le mieux est l’ennemi du bien et il faut savoir trouver un compromis (ni trop, ni pas assez) entre la sédentarité et l’hyperactivité pouvant conduire au surentraînement tout aussi délétère. L’objectif est de s’entretenir, non de “performer” ou de dépasser ses limites.

Face à ces idées reçues confortant le patient dans une peur du mouvement et une angoisse d’irréversibilité, le rôle du kinésithérapeute devient également pédagogique : il est partie prenante de la stratégie d’explication et de réassurance nécessaires dans une démarche curative où le patient est acteur de son mieux-être.

Le meilleur conseil si vous souffrez du dos ? N’ayez pas peur de bouger et de vous focalisez pas sur vos radios, scanner ou IRM !

Faut-il avoir confiance dans les imageries médicales ?

Par Stéphane Demorand Publié le  | Le Point.fr https://www.lepoint.fr/sante/kine/demorand-faut-il-avoir-confiance-dans-les-imageries-medicales-25-03-2019-2303572_2467.php

CHRONIQUE. L’imagerie médicale, devenue incontournable dans la prise en charge des douleurs musculo-squelettiques, doit rester une aide au diagnostic.

Les progrès technologiques en matière d’imagerie médicale ont été fulgurants au cours des cinquante dernières années et la palette des examens réalisables est tellement large qu’il est désormais possible de passer au peigne fin l’ensemble de notre appareil musculo-squelettique pour en explorer les moindres détails. Les apports récents en imagerie médicale ont permis de mettre en lumière un certain nombre de pathologies méconnues jusque-là et ces examens complémentaires apportent une aide au diagnostic évidente pour les médecins dans leur pratique quotidienne.

Gare cependant aux raisonnements simplistes qui voudraient qu’une lésion visible sur une imagerie soit responsable des douleurs décrites par les malades. En outre, tous les examens ne se valent pas, et aucun d’entre eux n’est supérieur à un autre, ils sont tous pertinents dès lors que leur prescription est circonstanciée. Mais aucune technologie à ce jour ne permet de voir l’ensemble des structures.

« Super examen »

Une radiographie apportera des éléments d’appréciation sur l’arthrose d’un genou, mais pas sur l’état des ménisques, alors qu’une IRM sera plus pertinente en matière d’examen méniscal, mais moins prolixe sur l’état des cartilages articulaires. Le « super examen » permettant d’observer l’ensemble des structures n’existe pas encore, chaque technologie ayant ses avantages et ses inconvénients. Si la précision des images ne cesse d’augmenter, les limites technologiques restent importantes à ce jour, ce qui explique que l’interprétation des images puisse parfois conduire à des conclusions erronées.

L’IRM (imagerie par résonance magnétique) se réalise en position allongée et statique, ce qui limite l’analyse d’un système articulaire soumis à la charge et dont les douleurs s’expriment le plus souvent au cours des mouvements, plus qu’au repos et allongé de surcroît. Il y a fort à parier que la prochaine révolution de l’imagerie médicale sera celle de l’analyse dynamique des articulations, afin de mieux se confronter à la réalité biomécanique des douleurs articulaires.

Le risque de surdiagnostic

L’interprétation des imageries médicales nécessite de prendre des précautions, et les conclusions sont parfois à relativiser. Le surdiagnostic est l’écueil principal qui guette les médecins – ainsi que les malades –, car de nombreuses lésions visibles sur les imageries ont un caractère normal et sont totalement asymptomatiques. Ainsi, de nombreuses imageries réalisées sur des individus n’ayant pas déclaré de douleurs articulaires mettent en évidence des lésions tissulaires (ligaments, cartilages…) qui entrent dans le cadre de l’usure normale du corps alors qu’elles sont trop souvent incriminées et jugées responsables des douleurs exprimées par les malades.

Le kinésithérapeute Anthony Halimi a compilé plusieurs études sur le sujet afin de les rassembler dans une infographie fort didactique, dont l’analyse doit attirer notre attention. Que révèlent ces études ? Que 73 % des individus âgés de plus de 20 ans présentent, au niveau cervical, des lésions discales de type hernie sans pour autant en souffrir. Même combat du côté de l’épaule où plus de 60 % des lésions tendineuses visibles sur les imageries ne sont absolument pas symptomatiques. La lombalgie, « le » mal du siècle, n’échappe pas à la règle et les discopathies, couramment pointées du doigt, ont « bon dos », car 34 % des individus en ayant une n’en souffriraient pas.

Les membres inférieurs n’échappent pas à la règle, à commencer par l’arthrose de la hanche, dont les chiffres avancés sont éloquents : 91 % des arthroses de hanche ne sont pas douloureuses ! Idem pour les genoux, et plus particulièrement du côté les ménisques trop souvent assis sur le banc des accusés : 76 % des individus qui ne souffrent pas des genoux présentent des lésions méniscales. Et pour fermer le bal, une étude a montré que même les individus qui n’avaient jamais déclaré d’épisode d’entorse voyaient leurs ligaments de cheville présenter des lésions.

De l’importance de l’examen clinique

Poser un diagnostic est un art difficile et complexe, et s’il s’agissait de simplement lire des comptes rendus d’imagerie médicale, les médecins seraient très vite, voire d’ores et déjà, mis au rebut et remplacés par des ordinateurs. Mais ce qui rend impossible cette perspective, à court et à moyen terme, c’est l’importance primordiale de l’examen clinique que chaque médecin doit scrupuleusement réaliser. C’est bel et bien l’examen clinique qui permettra de faire le tri entre les lésions asymptomatiques qui ne sont que des témoins d’usure liés à l’âge, et les lésions symptomatiques potentiellement génératrices de douleurs. Quand l’examen clinique permet de poser un diagnostic, il n’est alors pas nécessaire de prescrire une imagerie médicale qui peut s’avérer inutile et parfois coûteuse. L’imagerie médicale n’a pas pour objet de confirmer un diagnostic ni de satisfaire la curiosité des malades, elle est une aide au diagnostic – quand il n’a pas pu être posé lors de l’examen clinique –, elle peut cependant être prescrite afin d’exclure certaines pathologies potentiellement graves comme les fractures ou la présence de tumeurs.

Il a été démontré en outre que les examens complémentaires avaient un effet nocebo chez les malades qui souffriraient d’autant plus que des lésions – parfois totalement anodines – auraient été révélées. Enfin, par pitié, cessons de refaire des imageries pour suivre l’évolution de telle ou telle pathologie, une étude a montré que l’évolution clinique n’était absolument pas superposable à l’évolution de l’imagerie, cette pratique est donc absurde, coûteuse et infondée.

 

«J’ai une vertèbre déplacée» et cinq autres idées reçues sur le mal de dos

 

Deuxième motif de consultation en médecine générale, le mal de dos est très répandu. Il fait l’objet d’idées reçues profondément ancrées qu’il faut déconstruire pour ne pas passer à côté des bonnes solutions.

Au cours de leur vie, 8 personnes sur 10 en souffriront au moins une fois. Les causes de ce mal et les solutions pour y remédier sont mal connues du grand public, ce qui explique que de nombreuses idées reçues persistent. «On m’a remis une vertèbre en place, j’y retourne le mois prochain» ; «J’ai arrêté de faire du jogging, c’est mauvais pour mon dos» ; «Je préfère rester allongé pour ménager mon dos». Bien des personnes souffrant du dos se reconnaîtront sans doute. Et pourtant, toutes ces idées peuvent aggraver leur état. En voici six à déconstruire afin de corriger certains comportements néfastes et ainsi, mieux prendre en charge sa douleur.

Idée reçue n°1: «Le mal de dos est toujours dû à une blessure ou une lésion»

Une douleur au dos n’est pas systématiquement due à une lésion (hernie discale, dégénérescence discale, arthrose…). Au contraire, beaucoup de personnes ont ce type de lésions sans le savoir et sans pour autant ressentir de douleurs. Une étude publiée en 2015 dans l’American Journal of Neuroradiology a ainsi montré que parmi les personnes ne se plaignant pas de douleur du dos, un tiers a une hernie discale et 80% ont des anomalies des disques.

Dans la majorité des cas, les examens d’imagerie médicale telle que l’IRM et la radiographie ne permettent pas d’identifier la cause des souffrances. «Seuls 5 à 10% des personnes qui se plaignent de leur dos vont avoir un diagnostic basé sur ces examens», souligne Éric Bouthier, kinésithérapeute et auteur du blog «Comprendre son dos».

«L’hypersensibilité d’un nerf, c’est un peu comme si un système d’alarme incendie se déclenchait alors qu’il n’y a pas de feu.»

Dr Florian Bailly, rhumatologue et médecin de la douleur

«La plupart des douleurs lombaires sont invisibles à l’imagerie médicale», abonde le Dr Florian Bailly, rhumatologue et médecin de la douleur à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (AP-HP). «Cela peut être lié à une contracture musculaire ou encore à des problèmes au niveau d’un ligament ou d’un nerf». Dans tous les cas, les nerfs sont impliqués car ce sont eux qui transmettent le message douloureux au cerveau. Quand ils sont stimulés, comprimés ou le siège d’une inflammation, une douleur peut se manifester. «Il arrive aussi que des nerfs deviennent hypersensibles: un tout petit stimulus va alors produire un message douloureux, explique le médecin. C’est un peu comme si un système d’alarme incendie se déclenchait alors qu’il n’y a pas de feu.»

Idée reçue n°2: «Le remède ne peut venir que d’un thérapeute»

«Il n’existe pas de solution miracle pour remédier au mal de dos», rappelle d’emblée Éric Bouthier. «Cela nécessite de modifier ses habitudes». Pourtant, nombreuses sont les personnes qui pensent qu’un simple passage chez le kinésithérapeute, l’ostéopathe ou le chiropracteur va suffire à améliorer leur état. «Les manipulations, les massages… Ce sont des solutions de facilité», estime le Dr Bailly. «Les traitements où le patient est passif peuvent effectivement avoir un effet bénéfique à court terme. Mais à long terme, le meilleur traitement pour combattre la douleur et pour éviter les récidives, c’est d’être actif.» Exercices d’étirements, renforcements musculaires, relaxation sont autant d’outils pour améliorer son état.

«Additionner des bénéfices à court terme ne donne pas un bénéfice global à long terme», note Éric Bouthier. C’est un peu comme une piqûre de moustique: on gratte afin de soulager ses démangeaisons, mais cette sensation finit toujours par revenir», résume-t-il. Le rôle du professionnel de santé doit être de guider le patient, de lui donner des clés pour bouger sans avoir mal. «Le patient doit se prendre en charge de façon autonome, il ne doit surtout pas tomber dans la dépendance vis-à-vis de son thérapeute», insiste le Dr Bailly.

«Additionner des bénéfices à court terme ne donne pas un bénéfice global à long terme.»Éric Bouthier, kinésithérapeute et auteur du blog «Comprendre son dos»Idée reçue n°3: «Si j’ai mal, c’est parce que j’ai une vertèbre qui s’est déplacée ou bloquée»

Idée reçue n°3: «Si j’ai mal, c’est parce que j’ai une vertèbre qui s’est déplacée ou bloquée»

«Sauf si un événement très grave se produit, comme un accident de voiture, il n’est pas possible de se déplacer une vertèbre», affirme le Dr Bailly. «D’autant que si l’une de ses vertèbres se déplace, la personne a de grandes chances d’être paralysée», ajoute Éric Bouthier.

Pourtant, de nombreuses personnes sont convaincues que le craquement qui se fait entendre lors d’une mobilisation manuelle est le signe que le dos a été remis en place. «L’amélioration n’est pas due à un déplacement des vertèbres», indique le Dr Bailly. «C’est exactement comme quand on fait craquer ses doigts: il y a un bruit, ça fait du bien, mais les os ne se déplacent pas pour autant». Si les manipulations du dos présentent «peu voire pas de danger», ce n’est pas le cas des manipulations cervicales. «Chez certaines personnes, Il y a un risque qui va du simple mal de tête à une dissection artérielle qui peut, elle, entraîner un décès», met en garde le rhumatologue.

«Sauf en cas d’événement très grave, comme un accident de voiture, il n’est pas possible de se déplacer une vertèbre.»

Dr Florian Bailly, rhumatologue et médecin de la douleur

L’impression d’avoir une vertèbre bloquée ou déplacée vient du fait qu’il y a des muscles contracturés, tendus, qui empêchent cette vertèbre de bouger normalement. Pour y remédier, il faut faire des étirements afin de libérer la tension musculaire et ainsi redonner de l’amplitude de mouvement à la vertèbre.

Comment expliquer que ce craquement soulage la douleur? «Il y a un effet sur le système nerveux végétatif dans la zone manipulée», explique Éric Bouthier. «Les muscles vont se détendre autour des articulations mobilisées et on pense que cela modifie aussi la façon dont les messages nerveux sont transmis au cerveau.»

Idée reçue n°4: «Quand on a mal au dos, mieux vaut éviter de bouger»

Beaucoup de personnes pensent que le dos est fragile, qu’il s’use au fil du temps et qu’il faut éviter de le solliciter quand il fait mal. «C’est totalement faux», assène le Dr Bailly. «C’est ce qu’on préconisait jusqu’il y a quelques années, mais on s’est aperçu qu’il faut bouger autant que possible car cela renforce les muscles. Et prendre l’habitude de bouger permet de le faire de plus en plus facilement, dans n’importe quelle situation.»

«À court terme, le repos peut être intéressant mais à long terme, c’est néfaste», ajoute Éric Bouthier. L’activité physique est l’un des meilleurs antidouleurs dont nous disposons». Ce message fait d’ailleurs l’objet d’une campagne d’information de l’Assurance maladie depuis l’année dernière («Mal de dos? Le bon traitement, c’est le mouvement»). Une application mobile gratuite (Activ’Dos), lancée au même moment, propose une soixantaine d’exercices de relaxation, d’étirements et de musculation à réaliser au travail ou à la maison. Sur son blog «Comprendre son dos», Éric Bouthier délivre également des conseils pour se libérer du mal de dos chronique.

«Le mal de dos peut être accentué par le stress: plus les gens ont peur d’avoir mal, plus ils auront mal», explique le Dr Bailly. «Il faut les rassurer et leur montrer qu’il est possible de commencer par faire certains mouvements sans douleur.»

Idée reçue n°5: «Le meilleur sport pour le dos, c’est la natation»

C’est une idée reçue très ancrée: la natation serait le meilleur sport pour le dos et la course à pied devrait être proscrite. En réalité, «toutes les activités physiques sont bénéfiques pour le dos», rappelle le rhumatologue. «Autrefois, on disait qu’il fallait privilégier la natation car ce sport n’exerce pas de contrainte sur les disques intervertébraux. Mais les disques ne sont pas à l’origine du mal de dos».

«Il y a cette idée que les impacts liés au footing useraient progressivement le dos, mais il n’existe pas de preuve que ceux qui courent ont un dos en plus mauvais état que les autres», ajoute Éric Bouthier. En 2017, une étude australienne publiée dans la revue Nature a mis à mal cette idée reçue. Les chercheurs ont comparé les IRM de coureurs et de non-coureurs. Résultat? «Ils n’ont pas trouvé que les disques intervertébraux des coureurs étaient plus abîmés que les autres», constate le kinésithérapeute.

La seule règle: y aller progressivement et surtout, régulièrement.

«Toutes les activités physiques sont bénéfiques pour le dos»

Dr Florian Bailly, rhumatologue et médecin de la douleur

Idée reçue n°6: «Plus la douleur persiste, plus il faut aller loin dans les traitements»

«Les patients pensent souvent que plus la douleur persiste, plus cela nécessite des traitements lourds», estime le rhumatologue. Multiplication des examens d’imagerie médicale, médicaments antidouleur de plus en plus puissants, injections d’antalgiques opioïdes et opérations chirurgicales jalonnent cette escalade thérapeutique.

«Les médicaments ne permettent qu’une petite diminution de la douleur. Ce sont des aides ponctuelles, qui peuvent permettre de faire une séance de kinésithérapie ou de sport», indique le médecin. «Mais ça ne doit pas être la seule ressource de traitement car aucun médicament ne sait décontracter un muscle sur le long terme.»

Dans la plupart des cas, la chirurgie n’est pas non plus la solution: «Beaucoup de patients se font opérer pour leur hernie discale puisque c’est cela qui a été repéré à l’IRM», indique Éric Bouthier. Même si une chirurgie peut être indiquée dans certaines situations (en urgence dans de rares cas, ou pour certains patients avec une douleur persistante), il n’est pas rare que des douleurs persistent après la chirurgie.

«Quand la douleur persiste, il existe des programmes intensifs de réentrainement à l’effort, qui alternent des séances avec différents professionnels de santé. Il faut penser à ce type de solution et, bien sûr, à l’activité physique, plutôt que de systématiquement sortir l’artillerie lourde», conclut le Dr Florian Bailly.

Faut-il réellement garder le dos droit quand on soulève un objet ?

Par Eric Bouthier, kinésithérapeute et auteur du blog spécialisé dans les maux de dos Comprendre Son Dos. http://www.bodyscience.fr/?Faut-il-reellement-garder-le-dos

Introduction

Vous êtes sur le point de partir en vacances avec un ami, et vous relevez le plus grand défi qui soit : charger le coffre de la voiture. Vous êtes celui ou celle qui apporte tous les bagages pour que votre ami s’en occupe (suite à une partie acharnée de pierre-feuille-ciseau). Au bout d’un moment, vous vous apercevez avec effroi qu’il se penche en avant pour ramasser les valises par terre ! Vous lui dites : « Attention, il faut soulever avec les jambes, pas avec le dos, tu vas te faire mal comme ça. Plie les jambes et garde le dos bien droit ! » . Tout le monde sait bien cela, non ?

Nous allons aujourd’hui parler de la manière dont il faudrait soulever les objets légers ou lourds (notez l’usage du conditionnel). L’idée communément admise est qu’il faut garder le dos droit lorsqu’on soulève un objet. Il y a, comme toujours, une nuance à apporter à ce principe. Aussi étonnant que cela puisse paraitre, soulever un objet en se penchant en avant n’est pas forcément plus dangereux.

Cela va à l’encontre de la majorité des propos tenus dans les médias, par les professionnels de santé, par les formateurs « gestes et posture » en entreprises, etc. J’assume clairement cette position, et je pense qu’une mise à jour des connaissances et des pratiques est aujourd’hui indispensable.

Ce sujet est infiniment riche et controversé. J’apporte dans cet article des éléments de réflexion qui permettent de relativiser la véracité de certaines idées reçues.

Ceux qui soulèvent plus de poids ont-ils plus mal au dos ?

Avant toute chose, que se passe-t-il sur le terrain ? De nombreuses études se sont intéressées au lien entre la manutention (le fait de soulever des charges) et la survenue de douleurs au dos.

Coenen & al [1], dans une méta-analyse, montrent que soulever des charges de plus de 25 kg et/ou soulever des charges plus de 25 fois par jour augmente le risque de mal de dos de 3% à 4% environ. Ils mettent en évidence un effet-dose entre la fréquence, l’intensité et le risque de douleur : plus vous soulevez lourd et/ou souvent, plus vous risquez d’avoir mal au dos.

L’affaire est entendue, porter des charges provoque le mal de dos ? Non ! Un certain nombre d’études arrive à la conclusion inverse. On peut citer par exemple les revues systématiques de Wai & al 2010 [2] et de Kwon & al 2011 [3] , qui ne retrouvent pas de lien de causalité entre manutention et lombalgie.

En l’état actuel des connaissances, nous savons que ceux qui doivent soulever des charges semblent plus à risque de développer une lombalgie, mais nous ne pouvons pas affirmer que c’est le port de charges qui en est responsable !

Qu’est-ce qui peut expliquer un tel flou ? En réalité, la dégénérescence des disques intervertébraux est beaucoup plus due à des facteurs génétiques qu’à des facteurs physiques tels que le port de charge (M.C. Battié & al 2009 [4]). Cette dégénérescence n’est elle-même pas forcément douloureuse (Brinjikji & al 2015 [5]).

Est-ce que tout cela vous rend un peu confus ? Ce n’est pas fini !

Les sportifs qui sont amenés à supporter des contraintes en flexion quotidiennement (comme les skieurs) ne sont pas plus sujets à lombalgie que les autres (Foss & al 2012 [6]).

Une étude montre même que les powerlifters se blessent en moyenne moins que les autres sportifs (Siewe & al 2011 [7]).

Le fait que cette relation soit obscure et controversée doit nous mettre la puce à l’oreille : il y a sûrement plus de facteurs en jeu que la simple « technique » ! Comment certains travailleurs et sportifs arrivent-ils à supporter sans souci de telles contraintes en flexion ?

La colonne vertébrale semble plus solide en position neutre qu’en flexion…

mage adaptée de blog.taoist.org

Plusieurs chercheurs en biomécanique ont évalué la résistance des vertèbres et des disques intervertébraux dans différentes situations.

Une première étude emblématique (Callaghan & McGill 2001 [8]) trouve que les hernies surviennent plus facilement en flexion qu’en position neutre et que chaque disque semble pouvoir subir un nombre fini de flexions-extensions avant de s’abîmer. Une autre étude biomécanique (Wade & al 2015 [9]) montre également que le risque de blessure est plus élevé lorsque les vertèbres sont en flexion, et que ce risque est plus grand si la contrainte survient rapidement.

Les études biomécaniques de ce genre sont relativement nombreuses, ce qui confère du poids à l’hypothèse qu’il vaut mieux éviter la flexion. Cependant, il existe un gros bémol.

Ces études sont quasiment toutes réalisées in vitro , c’est-à-dire dans un laboratoire sur des morceaux de colonnes vertébrales d’origine animale. Nous ne savons donc pas à quel point ces résultats reflètent ce qui se passe réellement à l’intérieur d’un corps humain vivant, avec ses capacités de réparation et d’adaptation !

…mais est-ce vraiment important en réalité ?

Plusieurs études trouvent que la différence de contraintes articulaires entre un squat complètement fléchi et un squat soit-disant « neutre » est négligeable.

L’étude de Dreischarf & al 2016 [10] par exemple, ne retrouve qu’une différence de 4% entre les deux techniques. Kingma & al 2010 [11] montrent que soulever avec le dos fléchi génère moins de forces de cisaillement que lorsqu’on tente de garder le dos droit !

Il existe également un certain nombre d’études (telles que Gooyers & al 2015 [12]) qui montrent que la position neutre ne protège pas d’un certain nombre de blessures. La position du rachis ne serait donc pas le facteur le plus important pour déterminer le risque de blessure.

Globalement, les études se contredisent et on peut trouver d’autres études qui concluent l’inverse. Cette hétérogénéité est suffisante pour remettre sérieusement en question l’idée que fléchir le bas du dos est plus dangereux que de garder le dos droit.

Toutefois, la chose qui m’a le plus surpris lorsque je l’ai apprise est celle-ci : il est impossible de ne pas fléchir la colonne lombaire lorsqu’on ramasse quelque chose au sol. Des chercheurs ont analysé la position de la colonne lombaire de sujets pendant qu’ils ramassaient des objets avec la « bonne technique » et d’autres avec la « mauvaise technique ». En réalité, il n’y a que 10° de différence entre les deux positions, ce qui est faible !

Même lorsque vous faites de votre mieux pour garder le dos droit en ramassant un objet au sol, votre rachis lombaire est quand même fléchi à 40° !

Enfin, si l’on reprend les résultats de l’étude de Callaghan & McGill citée plus haut, on s’aperçoit que le « processus » qui mène à la hernie discale se produit pour une amplitude de flexion très faible . Nous franchissons tous cette limite au cours de nombreuses activités de la vie quotidienne.

Autrement dit, vous ne pouvez pas éviter le soi-disant mécanisme à l’origine des hernies discales. Si on ne peut pas échapper à la flexion, pourquoi s’évertuer à l’éviter ?

« Le meilleur moyen de résister à la flexion c’est d’y céder » disait Oscar Wilde.

Je vous vois froncer des sourcils en lisant cette dernière notion. Faisons une comparaison avec le coude. Cela donnerait : « Les blessures au coude surviennent quand on plie son coude de plus de 30° de manière répétée. Or, nous sommes constamment en train de plier les coudes au-delà de 30° au cours de la journée. Il est impossible pour nous d’éviter ce mouvement ! Alors, pourquoi s’en inquiéter ? »

Dans ce cas, autant faire attention tout le temps, juste pour être sûr… non ?

Arrivés à ce stade du raisonnement, une réflexion censée serait de dire « Puisque nous ne sommes pas sûrs que la flexion est inoffensive.. autant faire attention tout le temps ! ».

Nos croyances et nos attentes influencent énormément l’apparition de la douleur.

Si vous êtes convaincus que se pencher en avant est néfaste, alors il est probable que vous ressentiez de la douleur en le faisant. Lorsque nous, professionnels de santé, disons aux patients de faire attention à leur dos, de ne pas se pencher, etc.. Nous créons des croyances négatives telles que « Mon dos est fragile et a besoin d’être protégé » . Cela fait partie de ce qui s’appelle l’effet nocebo.

Cerise sur le gâteau, nous recherchons constamment des éléments qui confirment nos opinions (le fameux biais de confirmation). De nombreuses personnes tombent ainsi dans un cercle vicieux. Ces croyances sont corrélées à plus de douleur et à de moins bons résultats de prise en charge. On peut citer ici les excellents travaux de Benedetti à ce sujet [13].

Médaille d’or 2017 du nocebo

Pour illustrer l’effet nocebo, voici une petite vidéo qui remplit parfaitement ce rôle. Lorsque vous regardez cette vidéo d’un œil non averti, que pouvez-vous en conclure d’autre que « Il ne faut surtout pas se pencher en avant, sous peine de détruire son dos ! ». Grâce à cette vidéo, vous apprendrez également que les dos peuvent exploser !

Quelles recommandations ?

Pour ramasser un objet léger, lacer vos chaussures, caresser Pantoufle votre chat, ou toute autre activité qui ne demande pas d’effort physique : inutile de faire attention.

Votre dos est fait pour cela. Il n’y a aucune raison d’essayer de maintenir le dos droit dans ces situations.

Concernant les sports et les professions qui impliquent des flexions lombaires répétées avec plus ou moins de charge (manutention), je distingue deux possibilités principales.

- Soit vous pratiquez ces activités depuis longtemps et vous n’avez pas mal au dos. Par exemple, vous aimez faire des abdominaux (sit-ups) et jusqu’ici cela ne vous a jamais posé problème. Il serait assez injuste de ma part de vouloir vous interdire cet exercice. Avoir peur de ce mouvement simplement parce qu’il entraine une flexion répétée du bas du dos avec de la contrainte (due aux contractions musculaires) serait comme avoir peur de laisser ses enfants sortir parce qu’ils pourraient se faire enlever par un inconnu. Nous sommes conscient de ce risque, mais nous le jugeons trop faible pour influencer nos choix, et on ne peut pas garder continuellement ses enfants chez soi.

- Soit la flexion lombaire est douloureuse chez vous. Votre système nerveux est probablement sensibilisé, et ce d’autant plus que cette douleur est ancienne. Dans ce cas, il peut en effet être intéressant d’éviter temporairement cette flexion pour calmer le jeu, puis ré-explorer progressivement ce mouvement (le tout en travaillant avec un kinésithérapeute).

Enfin, la question des charges lourdes est également épineuse. Je pense notamment aux charges de plus de 20-25 kg que sont amenés à manipuler certains professionnels. Tenter de garder le dos droit semble plus prudent dans cette situation. Toutefois, nous avons vu que cette attitude n’était pas suffisante pour se mettre à l’abri d’une blessure. Il faut donc avoir une approche plus globale. Éviter la flexion lombaire est donc un choix de prudence et de performance, et doit être accompagné d’autres mesures.

Par delà la technique et la position du rachis

La technique parfaite n’est visiblement ni atteignable, ni réellement protectrice.

Comment faire pour minimiser le risque de lombalgie quand on est amené à soulever des objets plus ou moins lourds ?

Plusieurs pistes raisonnables :

- Améliorer sa forme physique et sa force musculaire pour ne pas avoir à développer d’effort maximal, et améliorer la tolérance de son dos à diverses contraintes.
- Mettre à jour ses croyances à propos du dos et de la douleur : soulever des objets lourds n’est pas forcément dangereux, le dos est solide et stable, et la douleur ne signifie pas qu’il y a nécessairement une blessure.
- Expérimenter plusieurs façons de soulever des charges, retenir celles qui paraissent les plus confortables et efficaces, et les pratiquer pour habituer son dos.
- Prendre conscience de l’impact d’un style de vie sain (activité physique, alimentation, sommeil, gestion du stress) sur la santé et la douleur.
- Augmenter progressivement les charges soulevées (comme à la musculation), pour laisser le temps à votre corps de s’adapter. C’est le principe de l’exposition graduelle.
- Respecter ses sensations de fatigue. D’une part, la progression de chaque personne est unique. D’autre part, notre forme physique fluctue au fil des jours : ceci implique de ne pas en demander autant au corps chaque jour, indépendamment d’une fatigue passagère.

Il y a donc beaucoup plus de facteurs en jeu que le simple fait de « garder le dos droit » ou non. L’avantage est que cela ouvre de nouvelles perspectives de prévention, qui pourraient enfin rendre réellement efficaces les programmes de prévention des troubles du rachis, en entreprise ou ailleurs.

Références :

[1] Occup Environ Med. 2014 Dec ;71(12):871-7. The effect of lifting during work on low back pain : a health impact assessment based on a meta-analysis.

[2] Spine J. 2010 Jun ;10(6):554-66. Causal assessment of occupational lifting and low back pain : results of a systematic review.

[3] Occup Med (Lond). 2011 Dec ;61(8):541-8. Systematic review : occupational physical activity and low back pain.

[4] The Twin Spine Study : Contributions to a changing view of disc degeneration. The Spine Journal, 2009.

[5] AJNR Am J Neuroradiol. 2015 Apr ;36(4):811-6. Systematic literature review of imaging features of spinal degeneration in asymptomatic populations.

[6] Am J Sports Med. 2012 Nov ;40(11):2610-6. The prevalence of low back pain among former elite cross-country skiers, rowers, orienteerers, and nonathletes : a 10-year cohort study.

[7] Int J Sports Med. 2011 Sep ;32(9):703-11. Injuries and overuse syndromes in powerlifting.

[8] Clin Biomech (Bristol, Avon). 2001 Jan ;16(1):28-37. Intervertebral disc herniation : studies on a porcine model exposed to highly repetitive flexion/extension motion with compressive force.

[9] Spine (Phila Pa 1976). 2015 Jun 15 ;40(12):891-901. « Surprise » Loading in Flexion Increases the Risk of Disc Herniation Due to Annulus-Endplate Junction Failure : A Mechanical and Microstructural Investigation.

[10] J Biomech. 2016 Apr 11 ;49(6):890-895. In vivo loads on a vertebral body replacement during different lifting techniques.

[11] Ergonomics. 2010 Oct ;53(10):1228-38. How to lift a box that is too large to fit between the knees.

[12] Clin Biomech (Bristol, Avon). 2015 Nov ;30(9):953-9. Characterizing the combined effects of force, repetition and posture on injury pathways and micro-structural damage in isolated functional spinal units from sub-acute-failure magnitudes of cyclic compressive loading.

[13] When words are painful : Unraveling the mechanisms of the nocebo effect. Neuroscience, Vol 147, Iss 2, 2007, pp 260-271

Sport à haut niveau: quand l’enfant flirte avec le danger

Par Pauline Boulet,publié le 
publié le 

Une prise en charge physique et psychique est nécessaire chez l’enfant qui pratique un sport à haute dose.

Une main gracieusement tendue vers le ciel, la tête et les épaules émergeant de la surface de l’eau, Apolline affiche un sourire radieux. Comme à chaque compétition de natation synchronisée, elle a noué ses cheveux en un chignon serré et assorti le maquillage de ses yeux avec son maillot de bain à sequins colorés. Sur la photo, elle exulte. « Je pouvais passer des heures dans l’eau. Ça me faisait vibrer. C’était comme un amour fou : quelque chose qui fait du bien mais qui peut faire beaucoup de mal », se souvient-elle avec emphase.

Apolline, aujourd’hui âgée de 22 ans, commence la natation synchronisée à 7 ans. Douée, elle intègre un circuit de haut niveau à partir de la troisième. « Je m’entraînais entre 20 et 25 heures par semaine. » Un volume horaire normal dans le sport de haut niveau, mais qui nécessite un investissement total. « C’est une vie de sacrifices, résume Jean-Paul Labedade, psychologue et hypnothérapeute du sport à Paris. Ce n’est pas toujours sain, mais la discipline l’exige. » Franck Perrot, entraîneur de biathlon au Comité de ski de Savoie, partage son avis. « C’est difficile parce qu’il faut constamment repousser ses limites et partir à la recherche de soi-même pour progresser. »

« Une vie de sacrifice »

Mi-janvier, la gymnaste de 21 ans Katelyn Ohashi enflamme la Toile avec son incroyable performance lors des Championnats universitaires américains. Une prouesse d’autant plus admirable qu’elle a connu des blessures à répétition à l’adolescence. Opération de l’épaule et problèmes de dos l’avaient forcée à arrêter la compétition à l’âge de 16 ans. « J’étais brisée. J’étais heureuse d’être blessée, reconnaîtra-t-elle cinq ans plus tard. On m’a dit que mon poids était devenu embarrassant, on me comparait à un oiseau qui ne pouvait pas voler. Je me détestais », confie-t-elle dans une vidéo relayée par la page Facebook The Real Athlete.

Dans un rapport de l’Académie de médecine publié en décembre 2018, les médecins pointent du doigt les conséquences du sport de haut niveau chez les adolescentes et les enfants. Ils alertent notamment sur les « effets délétères sur la croissance, le développement osseux, le métabolisme et le développement pubertaire » d’une activité trop intensive.

Si ces observations sont « essentielles à la protection des enfants », elles doivent être prises avec du recul, selon le chirurgien orthopédiste Yoann Bohu, qui opère notamment à la Clinique du Sport de Paris. « On connaît déjà l’impact d’une activité sportive intensive, dénonce-t-il. On est toujours à la limite de la blessure, on flirte avec le danger, on sollicite de manière anormale les muscles et il y a évidemment des répercussions sur la croissance et le métabolisme d’un enfant. Mais l’homme n’est pas une articulation. Il y a aussi le bénéfice social de l’épanouissement. »

Michel Gaillaud, médecin du Pôle espoir de Cannes qui a officié à l’Olympique de Marseille, rappelle que « toutes les pathologies que rencontre le jeune sportif sont des pathologies de surmenage », allant des douleurs chroniques à des « phénomènes musculo-squelettiques plus graves et plus invalidants comme les fractures de fatigue et surtout les osteochondrites -une anomalie de croissance de l’os et du cartilage- qui pourront laisser des séquelles à l’âge adulte ». Il appelle à une vigilance accrue pour combattre le surdosage de sport grâce à deux règles de base. « Un seul sport pratiqué par jour et autant d’heures par semaine que d’années d’âge. »

Transformer une blessure en expérience

Elisabeth Platel, danseuse étoile de l’Opéra national de Paris et directrice de l’École de danse, déplore quant à elle l’image invariablement accolée à la danse, celle de « petit rat malingre, d’enfance volée, de pieds qui saignent ». Elle affirme que la réalité est toute autre : « Nous ne pratiquons pas un sport, nous sommes des artistes qui utilisons notre corps comme moyen d’expression dans une discipline physique. Contrairement au sport de haut niveau, l’intensité de l’entraînement est beaucoup plus modulable car il n’y a pas de notion de performance. » Sans nier la difficulté d’une carrière de danseur, qui demande dépassement de soi, régularité et patience, Elisabeth Platel insiste sur le bonheur indiscutable de ses élèves. « Il y a des concessions à faire, bien sûr, mais elles ne sont pas vécues comme telles », argumente-t-elle.

Dans une interview accordée à Télérama, Stéphane Dumaître, kinésithérapeute de l’école de danse de Nanterre expliquait que « l’idée ou le fantasme d’obtenir la rédemption par la souffrance reste tenace. Beaucoup d’entrants arrivent ici persuadés qu’il faut en baver, qu’il s’agit d’un chemin de croix. Notre travail à nous, c’est de leur permettre de verbaliser ce qu’ils vivent. Et par exemple d’apprendre à transformer une blessure, quand elle survient, en expérience. » Reste que ce sont les qualités physiques, liées à la capacité à intégrer la rigueur, à surmonter les blessures, qui feront le tri parmi les élèves.

Une vie mise entre parenthèses

Estelle Chedhomme, psychologue du sport en Gironde spécialisée auprès des enfants et des adolescents, reçoit des sportifs de haut niveau en consultation depuis quinze ans. Selon elle, rares sont ceux qui jettent un regard amer sur leur carrière passée. Comme Apolline, Élodie a dédié son adolescence à sa passion, le biathlon. De 15 à 18 ans, c’est l’envie de gagner qui l’a fait avancer : « Ce n’est pas juste du sport. Tu t’entraînes plus de 600 heures par an, minimum deux heures par jour. Tu es dans une vie parallèle », raconte-t-elle. Pourtant, un jour, la passion la quitte et elle décide d’arrêter la pratique intensive.

Aujourd’hui, à 26 ans, elle affirme sans hésiter : « Le sport de haut niveau ne m’a rien enlevé. » Au contraire, « j’ai connu la joie, l’allégresse, la gratitude, la peur… Vivre intensément, c’est ça qui est magique ». Apolline partage son sentiment : « Encore aujourd’hui, rien ne me donne d’émotions aussi fortes que la synchro. »

Anticiper l’arrêt du sport

L’arrêt du sport de haut niveau, à la fin d’une carrière, mais aussi bien avant, à la suite d’une blessure ou d’une perte d’envie, peut avoir de lourdes conséquences. « Si l’on n’a pas anticipé la reconversion, la vie perd de sa saveur comparée aux émotions d’une victoire », résume le psychologue Jean-Paul Labedade.

Sa consoeur Estelle Chedhomme met en garde sur les troubles alimentaires qui se manifestent parfois en conséquence des nombreuses restrictions inhérentes au régime des sportifs. « S’ils n’ont pas forcément de regrets de la discipline, on peut en revanche constater l’apparition de troubles de l’image corporelle. »

Pour Lise Anhoury, psychologue qui intervient au sein de L’INSEP, centre d’excellence du sport de haut niveau en France, il est essentiel d’aborder les questionnements liés au poids avant qu’ils ne deviennent problématiques. « Contrôler son poids est difficile, on a le droit de s’en plaindre », assène-t-elle. Et lorsqu’on aborde le sujet, polémique dans le milieu de la danse, auprès d’Elisabeth Platel, la réponse fuse : « Les dérives alimentaires ne sont pas créées par la danse. Elle les révèle mais elles sont ancrées bien avant. »

Un manque d’accompagnement

Les psychologues s’accordent à dire que la clé est d’interroger le désir des jeunes athlètes lorsqu’ils sont à l’aube de leur carrière. « Car sans motivation intrinsèque, ça ne passera pas à l’adolescence », assure Estelle Chedhomme. Des blessures à répétition, l’apparition de troubles du comportement -tels que de l’irritabilité- ou de l’image de soi sont des signes qui doivent alerter.

La psychologue du sport déplore le manque de suivi des athlètes lorsqu’ils sont encore dans le circuit. « En 2006, le Ministère des Sports a publié un décret -actualisé en 2016- qui impose un bilan psychologique annuel pour les sportifs de haut niveau. Ces bilans permettent d’être dans la prévention des blessures et troubles psychologiques. Or on constate qu’ils ne sont pas faits partout, faute de moyens. »

Pour tenter d’enrayer les sevrages difficiles, l’INSEP complète ces bilans d’un questionnaire envoyé aux anciens athlètes, qui fait office de bilan de reconversion. Plutôt que de déplorer les conséquences physiques des activités sportives intensives, indéniables mais inhérentes à un tel niveau, le rapport de l’Académie nationale de médecine devrait servir à alerter sur la nécessité d’accompagner les sportifs dès leur plus jeune âge, quand bien même nombre d’entre eux verront leur carrière stoppée précocement par la dure loi de la compétition : celle du plus fort.

Les fabuleux bienfaits de la marche

Par Stéphane Demorand, kinésithérapeute sur https://www.lepoint.fr/sante/kine/demorand-les-fabuleux-bienfaits-de-la-marche-04-02-2019-2291131_2467.php

Les vertus de la marche sont nombreuses et méconnues. Marcher quotidiennement pourrait être un médicament formidable et la meilleure des préventions.

« La marche est le meilleur remède pour l’homme », disait Hippocrate. La marche n’est pas seulement un moyen de déplacement, mais une activité physique à part entière aux vertus aussi diverses qu’inattendues. Nul besoin de payer un abonnement coûteux à une salle de sport pour cajoler sa santé, la marche est un fabuleux biais de prévention contre de nombreuses affections.

L’appareil locomoteur à la fête

Une étude a montré que réaliser 30 à 60 minutes de marche quotidiennement pouvait entraîner une perte de poids significative, et par ailleurs, le risque d’obésité se verrait divisé par deux dès lors que l’on marcherait une heure par jour.

Les muscles sont les premiers bénéficiaires de cette activité physique, sans oublier les articulations et les os du squelette. En effet, la pratique de 4 heures de marche par semaine réduirait le risque de fracture de la hanche de 43 %. Les os sont des structures vivantes qui réagissent aux contraintes qu’ils subissent et se renforcent d’autant plus qu’ils sont sollicités. Les articulations ne sont pas en reste, et le cartilage articulaire – comme les os du squelette – se renforce dès lors qu’il est soumis à des contraintes. Les individus souffrant d’arthrose sont conviés à réaliser de l’activité physique, une étude ayant démontré que cela avait de réels effets anti-inflammatoires, la marche est une fantastique indication d’activité physique pour celles et ceux qui souffrent d’arthrose, quelle qu’en soit sa localisation.

Le cerveau, grand gagnant

Outre l’appareil locomoteur, la marche est le partenaire santé privilégié du cerveau. Seulement deux heures de marche par semaine auraient pour effet de diminuer le risque d’accident vasculaire cérébral de 30 %. La mémoire n’est pas en reste, marcher durant 40 minutes trois fois par semaine aurait des effets protecteurs sur les zones du cerveau en charge de la mémorisation. Enfin, les symptômes de la dépression se verraient réduits de 36 % avec la simple réalisation de 30 minutes de marche quotidienne.

La liste des bénéfices de la marche sur le cerveau est longue, de la prévention de la démence à la réduction du risque de développer la maladie d’Alzheimer, mais la marche est aussi et avant tout un moyen de lutte contre le stress sans pareil.

Et du côté des organes ?

Les organes aussi voient leur fonctionnement amélioré par la pratique de la marche. Ainsi, une étude a montré que le pancréas, dont la défaillance est à l’origine du diabète, verrait son fonctionnement amélioré par la marche qui aurait pour conséquence d’augmenter la tolérance au glucose. De plus, la réalisation de 3 500 pas par jour diminuerait le risque de diabète de 29 %.

Du côté du cœur, le risque de développer une maladie cardio-vasculaire diminuerait drastiquement dès la réalisation de 30 minutes de marche quotidienne. La pression artérielle diminuerait, ainsi que le taux de cholestérol, et l’ensemble de la fonction cardio-vasculaire s’en trouverait amélioré.

Enfin, et pour conclure ce registre des réjouissances, la fonction digestive se trouverait améliorée par la marche et le risque de développer un cancer du côlon diminuerait dès 30 minutes d’efforts quotidiens.

Deux mille quatre cents ans après sa mort, la science n’a eu de cesse de confirmer l’adage d’Hippocrate. La marche est un fabuleux médicament, la meilleure des préventions, et ses bénéfices sont innombrables. La vie de ceux qui la pratiquent s’en trouve grandement améliorée, leur espérance de vie aussi. En effet, 75 minutes de marche hebdomadaire allongeraient l’espérance de vie de près de deux ans. Et marcher est avant tout une affaire d’éducation, les enfants n’en sont pas exemptés, bien au contraire, ils y prendront goût pour le restant de leur vie.

Les troubles musculo-squelettiques touchent tous les métiers

Lombalgies et cervicalgies, syndrome du canal carpien, tendinites…Les troubles musculo-squelettiques représentent la majeure partie des maladies professionnelles reconnues par la Sécurité sociale.

Parfois, le travail, ce n’est pas la santé! Dans le monde professionnel, on entend de plus en plus parler des troubles musculo-squelettiques ou TMS, qui lèsent les articulations, les tendons, les nerfs et les muscles. Les membres supérieurs sont les premiers concernés, mais tout l’appareil locomoteur est susceptible d’être affecté par ces diverses pathologies.

D’abord transitoires, elles peuvent devenir irréversibles et handicapantes si elles sont négligées. En 2015, elles représentaient ainsi 87 % des maladies professionnelles reconnues par le régime général de la Sécurité sociale.

Lombalgies et cervicalgies ; syndrome du canal carpien qui paralyse le poignet ; tendinites du coude et de l’épaule ; inflammation de la bourse séreuse (hygroma) du genou… Certaines atteintes peuvent être spécifiques à certains métiers. L’hygroma affecte ainsi les plombiers et carreleurs qui travaillent à genoux. Les tendinites du coude et de l’épaule touchent les salariés qui effectuent des gestes répétitifs des bras comme les caissières ou les ouvriers sur ligne de production. Mais de fait, «tous les secteurs d’activité sont touchés», explique Laurent Kérangueven, ergonome expert en assistance conseil dans la prévention des TMS à l’INRS (Institut national de recherche et de sécurité).

Tous les métiers touchés

«Le fait de rester assis longuement devant un écran provoque une mobilisation faible mais continue, des fibres ­musculaires, qui n’est pas non plus sans conséquence.»

Laurent Kerangueven, ergonome

Beaucoup de cas sont enregistrés dans les métiers de l’agroalimentaire (notamment ceux de la viande) ; dans la métallurgie et la construction automobile ; dans le bâtiment, les travaux publics et le nettoyage. Mais aussi – on commence à en prendre la mesure – dans les métiers d’aide et de soin à la personne. A domicile ou en établissement, les aides-soignants et auxiliaires de vie effectuent au quotidien des gestes de manutention répétés, des portages de personnes, qui provoquent une fatigue et des douleurs dans le dos.

Quand les TMS sont consécutifs à des efforts physiques importants, à des gestes répétitifs et à des postures extrêmes qui créent de fortes contraintes articulaires (travailler avec les bras levés au-dessus des épaules, par exemple), on parle de pathologies liées à une hypersollicitation de l’appareil locomoteur.

«Mais les TMS peuvent aussi résulter d’un manque de sollicitation, souligne Laurent Kerangueven. Le fait de rester assis longuement devant un écran provoque une mobilisation faible mais continue, des fibres musculaires, qui n’est pas non plus sans conséquence.»

Risque de douleurs chroniques

Les contraintes biomécaniques ne sont cependant pas seules en cause. Le contexte psycho-social de la pratique professionnelle peut en effet aggraver le risque de TMS. Une charge de travail excessive, un rythme trop soutenu et un temps de récupération insuffisant, l’absence de marges de manœuvre dans l’organisation de son activité, un faible soutien social de la part de la hiérarchie ou des collègues… tout cela peut être générateur de stress. Or, celui-ci amplifie la perception de la douleur et rend le salarié plus sensible aux autres facteurs de risque. Il induit une tension musculaire constante qui aggrave l’impact des facteurs biomécaniques et provoque des inflammations. Les douleurs peuvent ainsi devenir chroniques.

La prise en charge et la prévention des TMS ne peuvent donc se limiter à l’aménagement physique du poste et du rythme de travail. Améliorer l’ergonomie du geste, atténuer le bruit, adapter la lumière ne suffisent pas si l’on n’agit pas aussi sur la dimension organisationnelle et humaine de l’activité. A méditer. Car si les TMS sont un handicap douloureux pour ceux et celles qui les subissent, ils représentent aussi un enjeu pour l’entreprise. Principale cause d’arrêt de travail, avec tout ce que cela implique en termes d’organisation et de productivité, mais aussi de perte de compétences, les TMS ont provoqué en 2012, la perte de 10 millions de journées de travail.