Sport à haut niveau: quand l’enfant flirte avec le danger

Par Pauline Boulet,publié le 
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Une prise en charge physique et psychique est nécessaire chez l’enfant qui pratique un sport à haute dose.

Une main gracieusement tendue vers le ciel, la tête et les épaules émergeant de la surface de l’eau, Apolline affiche un sourire radieux. Comme à chaque compétition de natation synchronisée, elle a noué ses cheveux en un chignon serré et assorti le maquillage de ses yeux avec son maillot de bain à sequins colorés. Sur la photo, elle exulte. « Je pouvais passer des heures dans l’eau. Ça me faisait vibrer. C’était comme un amour fou : quelque chose qui fait du bien mais qui peut faire beaucoup de mal », se souvient-elle avec emphase.

Apolline, aujourd’hui âgée de 22 ans, commence la natation synchronisée à 7 ans. Douée, elle intègre un circuit de haut niveau à partir de la troisième. « Je m’entraînais entre 20 et 25 heures par semaine. » Un volume horaire normal dans le sport de haut niveau, mais qui nécessite un investissement total. « C’est une vie de sacrifices, résume Jean-Paul Labedade, psychologue et hypnothérapeute du sport à Paris. Ce n’est pas toujours sain, mais la discipline l’exige. » Franck Perrot, entraîneur de biathlon au Comité de ski de Savoie, partage son avis. « C’est difficile parce qu’il faut constamment repousser ses limites et partir à la recherche de soi-même pour progresser. »

« Une vie de sacrifice »

Mi-janvier, la gymnaste de 21 ans Katelyn Ohashi enflamme la Toile avec son incroyable performance lors des Championnats universitaires américains. Une prouesse d’autant plus admirable qu’elle a connu des blessures à répétition à l’adolescence. Opération de l’épaule et problèmes de dos l’avaient forcée à arrêter la compétition à l’âge de 16 ans. « J’étais brisée. J’étais heureuse d’être blessée, reconnaîtra-t-elle cinq ans plus tard. On m’a dit que mon poids était devenu embarrassant, on me comparait à un oiseau qui ne pouvait pas voler. Je me détestais », confie-t-elle dans une vidéo relayée par la page Facebook The Real Athlete.

Dans un rapport de l’Académie de médecine publié en décembre 2018, les médecins pointent du doigt les conséquences du sport de haut niveau chez les adolescentes et les enfants. Ils alertent notamment sur les « effets délétères sur la croissance, le développement osseux, le métabolisme et le développement pubertaire » d’une activité trop intensive.

Si ces observations sont « essentielles à la protection des enfants », elles doivent être prises avec du recul, selon le chirurgien orthopédiste Yoann Bohu, qui opère notamment à la Clinique du Sport de Paris. « On connaît déjà l’impact d’une activité sportive intensive, dénonce-t-il. On est toujours à la limite de la blessure, on flirte avec le danger, on sollicite de manière anormale les muscles et il y a évidemment des répercussions sur la croissance et le métabolisme d’un enfant. Mais l’homme n’est pas une articulation. Il y a aussi le bénéfice social de l’épanouissement. »

Michel Gaillaud, médecin du Pôle espoir de Cannes qui a officié à l’Olympique de Marseille, rappelle que « toutes les pathologies que rencontre le jeune sportif sont des pathologies de surmenage », allant des douleurs chroniques à des « phénomènes musculo-squelettiques plus graves et plus invalidants comme les fractures de fatigue et surtout les osteochondrites -une anomalie de croissance de l’os et du cartilage- qui pourront laisser des séquelles à l’âge adulte ». Il appelle à une vigilance accrue pour combattre le surdosage de sport grâce à deux règles de base. « Un seul sport pratiqué par jour et autant d’heures par semaine que d’années d’âge. »

Transformer une blessure en expérience

Elisabeth Platel, danseuse étoile de l’Opéra national de Paris et directrice de l’École de danse, déplore quant à elle l’image invariablement accolée à la danse, celle de « petit rat malingre, d’enfance volée, de pieds qui saignent ». Elle affirme que la réalité est toute autre : « Nous ne pratiquons pas un sport, nous sommes des artistes qui utilisons notre corps comme moyen d’expression dans une discipline physique. Contrairement au sport de haut niveau, l’intensité de l’entraînement est beaucoup plus modulable car il n’y a pas de notion de performance. » Sans nier la difficulté d’une carrière de danseur, qui demande dépassement de soi, régularité et patience, Elisabeth Platel insiste sur le bonheur indiscutable de ses élèves. « Il y a des concessions à faire, bien sûr, mais elles ne sont pas vécues comme telles », argumente-t-elle.

Dans une interview accordée à Télérama, Stéphane Dumaître, kinésithérapeute de l’école de danse de Nanterre expliquait que « l’idée ou le fantasme d’obtenir la rédemption par la souffrance reste tenace. Beaucoup d’entrants arrivent ici persuadés qu’il faut en baver, qu’il s’agit d’un chemin de croix. Notre travail à nous, c’est de leur permettre de verbaliser ce qu’ils vivent. Et par exemple d’apprendre à transformer une blessure, quand elle survient, en expérience. » Reste que ce sont les qualités physiques, liées à la capacité à intégrer la rigueur, à surmonter les blessures, qui feront le tri parmi les élèves.

Une vie mise entre parenthèses

Estelle Chedhomme, psychologue du sport en Gironde spécialisée auprès des enfants et des adolescents, reçoit des sportifs de haut niveau en consultation depuis quinze ans. Selon elle, rares sont ceux qui jettent un regard amer sur leur carrière passée. Comme Apolline, Élodie a dédié son adolescence à sa passion, le biathlon. De 15 à 18 ans, c’est l’envie de gagner qui l’a fait avancer : « Ce n’est pas juste du sport. Tu t’entraînes plus de 600 heures par an, minimum deux heures par jour. Tu es dans une vie parallèle », raconte-t-elle. Pourtant, un jour, la passion la quitte et elle décide d’arrêter la pratique intensive.

Aujourd’hui, à 26 ans, elle affirme sans hésiter : « Le sport de haut niveau ne m’a rien enlevé. » Au contraire, « j’ai connu la joie, l’allégresse, la gratitude, la peur… Vivre intensément, c’est ça qui est magique ». Apolline partage son sentiment : « Encore aujourd’hui, rien ne me donne d’émotions aussi fortes que la synchro. »

Anticiper l’arrêt du sport

L’arrêt du sport de haut niveau, à la fin d’une carrière, mais aussi bien avant, à la suite d’une blessure ou d’une perte d’envie, peut avoir de lourdes conséquences. « Si l’on n’a pas anticipé la reconversion, la vie perd de sa saveur comparée aux émotions d’une victoire », résume le psychologue Jean-Paul Labedade.

Sa consoeur Estelle Chedhomme met en garde sur les troubles alimentaires qui se manifestent parfois en conséquence des nombreuses restrictions inhérentes au régime des sportifs. « S’ils n’ont pas forcément de regrets de la discipline, on peut en revanche constater l’apparition de troubles de l’image corporelle. »

Pour Lise Anhoury, psychologue qui intervient au sein de L’INSEP, centre d’excellence du sport de haut niveau en France, il est essentiel d’aborder les questionnements liés au poids avant qu’ils ne deviennent problématiques. « Contrôler son poids est difficile, on a le droit de s’en plaindre », assène-t-elle. Et lorsqu’on aborde le sujet, polémique dans le milieu de la danse, auprès d’Elisabeth Platel, la réponse fuse : « Les dérives alimentaires ne sont pas créées par la danse. Elle les révèle mais elles sont ancrées bien avant. »

Un manque d’accompagnement

Les psychologues s’accordent à dire que la clé est d’interroger le désir des jeunes athlètes lorsqu’ils sont à l’aube de leur carrière. « Car sans motivation intrinsèque, ça ne passera pas à l’adolescence », assure Estelle Chedhomme. Des blessures à répétition, l’apparition de troubles du comportement -tels que de l’irritabilité- ou de l’image de soi sont des signes qui doivent alerter.

La psychologue du sport déplore le manque de suivi des athlètes lorsqu’ils sont encore dans le circuit. « En 2006, le Ministère des Sports a publié un décret -actualisé en 2016- qui impose un bilan psychologique annuel pour les sportifs de haut niveau. Ces bilans permettent d’être dans la prévention des blessures et troubles psychologiques. Or on constate qu’ils ne sont pas faits partout, faute de moyens. »

Pour tenter d’enrayer les sevrages difficiles, l’INSEP complète ces bilans d’un questionnaire envoyé aux anciens athlètes, qui fait office de bilan de reconversion. Plutôt que de déplorer les conséquences physiques des activités sportives intensives, indéniables mais inhérentes à un tel niveau, le rapport de l’Académie nationale de médecine devrait servir à alerter sur la nécessité d’accompagner les sportifs dès leur plus jeune âge, quand bien même nombre d’entre eux verront leur carrière stoppée précocement par la dure loi de la compétition : celle du plus fort.

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